Hommage: le 1m27
Publié le 3 Septembre 2014
1m38, Adrien était seul.
1m27, il ne l'était pas. Quoi de plus logique que de demander à son compagnon du jour (et de bien d'autres) de nous raconter ce moment magique.
Hommage au plus exceptionnel des pêcheurs:
Nous pêchions à Conflans, pour la trois ou quatrième fois en ce début de mois de juin, où le temps était particulièrement chaud et sec. Quelques jours auparavant, nous avions fait quelques brochets au "buster" à vue (une des nombreuses spécialités d'Adrien), dont un poisson avoisinant le mètre pris par ce dernier. De plus nous avions observés quelques silures près d'un immense banc de brèmes qui viennent trouver des eaux calmes et herbeuses au début de l'été.
Grâce aux trente chevaux du Johnson, nous arrivons rapidement sur la retenue d'eau formée par la rencontre de la Valouse et de l'Ain, en ayant mis le bateau d'Adrien à l'eau au niveau de l'ancien camping de Thoirette. Pas un brin de vent, la surface est juste remuée mollement par les brèmes concentrées sur un cercle d'une cinquantaine de mètres de diamètre. Elles sont des milliers, et doivent peser, trois livres . C'est là que nous allons lancer les leurres, dans l'espoir de toucher un carnassier assez gros pour s'intéresser à ce banc d'herbivores. Le bateau se positionne, et nous sommes seuls au milieu de cette nature calme et apaisante, nous parlons de choses et d'autres, surtout de pêche. Nous sommes bien.
Adrien veut pêcher au "seven", le plus gros modèle (21cm pour 137gr) qu'il va propulser à l'aide d'une Tenryu casting spéciale big-bait sur laquelle il a monté un daiwa luna garni d'une tresse solide. Ce matériel est parfaitement adapté à la traque des gros brochets, ce qui était la pêche préférée d'Adrien lors de ses dernières années. Mais il doit refaire son nœud de liaison entre tresse et fuorocarbone, un nœud très, très résistant mais très, très, très fastidieux à réaliser. Je commence donc à pêcher seul, au buster. Quelques minutes s'écoulent quand une énorme chasse se produit au milieu du banc de brèmes et vient perturber le calme de cette chaude après-midi ensoleillée. Tout de suite nous pensons aux silures aperçus quelques jours auparavant. Sans plus attendre je lance dans cette direction plusieurs fois mais sans succès. Entre temps Adrien termine son nœud de raccord, relie son bas de ligne à une agrafe et accroche son leurre articulé. Se produit alors à ce moment une seconde chasse, à une vingtaine de mètres du bateau. Je relance mon leurre juste derrière et commence à le jerker, mais encore une fois pas de touche.
C'est là qu'Adrien rentre en jeu. Nous sommes le 14 juin 2013, à 16h20. Premier lancer, à proximité de l'endroit où la chasse vient d'avoir lieu, suivi de deux tours de moulinets effectués au ralenti. La touche. Adrien ferre une première fois comme lui seul sait le faire avec du matériel extra heavy. La Tenryu est ceintrée en deux mais rien ne bouge. Avec toute son expérience et sa maitrise, Adrien envoie dans la foulée un deuxième ferrage tout aussi énergique. Le remous provoqué alors par le poisson au bout de la ligne (on pêche dans 1 mètre 50 d'eau) est tout simplement énorme. Un démarrage tout en puissance voit le poisson partir sur notre gauche sur une dizaine de mètres, puis le combat commence vraiment.
Le poisson revient vers nous à une vitesse hallucinante, obligeant Adrien à mouliner très vite canne haute. Le doute s'installe. Puis il sonde en mettant de furieux coups de têtes pendant peut-être dix secondes qui m'ont paru durer une éternité. La canne n'est plus qu'un demi-cercle, elle semble souffrir mais tient bon. La position et la force déployée par Adrien m'ont rappelé les photos de Madagascar, sauf que là on était à Conflans…c'était juste irréel et merveilleux.
Le poisson repart sur au moins quinze mètres toujours sur la gauche et toujours aussi vite. A nouveau le doute : un silure n'est pas aussi rapide. Les coups de tête reprennent mais Adrien ne lâche rien. C'est là qu'arrive le moment magique, le plus beau de tous : le poisson monte en surface à une dizaine de mètres de nous et nous montre sa magnifique robe. "Yahouuuuuuh !!!!" J'hurle comme un veau à la vue de ce brochet gigantesque. Ca ne dure qu'une fraction de seconde mais c'est le genre d'image qu'on n'oublie jamais. "Je le savais" me dit Adrien. "Un silure m'aurait pas fait des départs aussi rapides ". Maître esox repart aussitôt, visiblement très énervé qu'on ait réussi à le reconnaître! Mais nous savons que ça ne durera plus très longtemps.
Ce n'est que lorsque le brochet remonte la seconde fois très près du bateau que je prends conscience de la taille démesurée de sa gueule. Petit frisson. Dans quelques secondes je vais devoir mettre une main dans les ouïes de ce monstre, très près des dents les plus tranchantes. Première tentative, que je sais d'avance vouée à l'échec. Bien entendu à la vue de ma main le poisson secoue sa gueule grande ouverte et met un puissant coup de queue pour me dire : pas touche. Et ça marche : j'enlève vite ma main, et le poisson géant reprend au moins quinze mètres à Adrien ébahi. Dans les minutes qui suivent j'effectue au moins 5 ou 6 tentatives pour attraper cette prise énorme mais je n'ose pas tenir le fil pour positionner correctement le monstre accroché au bout, et à chaque fois que je touche le carnassier celui-ci me gratifie d'un coup de queue et d'une petite douche...
Adrien analyse et réagit très vite. "Prends la canne !". Nous prenons grand soin de ne pas laisser de mou sur la ligne et pourtant le brochet profite de ce changement pour faire un ultime démarrage, ce qui me laisse apprécier le poids et la force hors du commun d'un tel spécimen. L'instant d'après Adrien attrape le fil sans trop forcer dessus, fait pivoter le brochet pour s'en saisir derrière les ouïes d'une main ferme et le hisser à bord. Quelle maîtrise sera ma première pensée. Quel poisson la deuxième. Adrien triomphe. Nous hurlons de joie, c'est énorme!!! Je prends quelques photos et je filme ce moment magique pour le partager aujourd'hui, mais chaque seconde restera gravée en moi comme un immense privilège. Le "seven" parait tout petit dans une telle gueule, et Adrien rayonne.
Dans le feu de l'excitation, je ne me rappelle pas de tout ce que nous nous sommes dit, mais une des premières choses à laquelle Adrien a pensé était de pouvoir enfin tester son très grand vivier, et il se trouve que le brochet tenait juste dedans, ce qui a permis de le garder un moment au repos avant la pesée, la mesure et la remise à l'eau de ce poisson trophé dans d'excellentes conditions. Des mensurations exceptionnelles pour un poisson magnifique (1m27 pour 15kg400) qui a retrouvé la liberté après avoir rencontré celui qui restera pour moi le plus grand de tous les pêcheurs.
Quel immense plaisir d'avoir partagé ce moment avec mon meilleur ami. J'en ai partagé des centaines d'autres, mais j'aurais tant aimé que ce soit des milliers, si la maladie ne nous l'avait pas enlevé si vite. C'est dur de pêcher sans Adrien, nous avions tant de coins à découvrir encore ensemble, tant de galères, de rires, de beaux poissons à prendre (bien plus souvent lui que moi !). Il me manque terriblement.
Voilà l'histoire de la prise d'un poisson tout simplement démesuré, comme le talent de celui qui l'a attrapé.
à Adrien,
Parmi les petites anecdotes autour de ce poisson dont la photo orne, entre autre, la couverture du guide 2014 la pêche dans le jura, ou encore le visuel de la fédé utilisé sur les salons, Adrien estimait que ce brochet aurait probablement fait 3 à 4 livres de moins s'il avait été pris quelques heures plus tôt. En effet, au touché, deux masses se distinguaient dans l'estomac du prédateur. Probablement 2 brèmes du banc où il a été capturé!
Place aux images...